tropiques - Julien Coquentin
tropiques
C’est un vieil homme dont je lave le corps chaque matin.
Une chambre sans caractère, le silence, une île.
J’ignore s’il parle ma langue, monsieur Yu est né en Chine. Il me sourit bien de temps en temps et semble comprendre mes ordres simples.
Sa femme se tient en retrait un instant, nous discutons un peu puis elle nous laisse seuls. Malgré son grand âge, monsieur Yu a le corps d’un jeune homme, sa peau ne se craquèle ni ne flétrie à nul endroit et la chair tendue a l’apparence de n’avoir pas vécue. Mais l’illusion s’arrête là, car monsieur Yu est las d’avoir déjà trop éprouvé.
Las sont ses reins, las aussi sont ses poumons.
Ces jours derniers sa respiration est devenue courte, comme assaillie, impatiente d’arracher le peu de souffle qu’elle préserve encore. Le vieil homme a les yeux fermés tandis que je passe un gant d’eau chaude sur son visage.
Nous partageons ce silence, peut-être pourrai-je lui poser des questions mais je n’en fais rien. Depuis des mois déjà. J’ai parfois la sensation que nous partageons ce silence, comme si nous l’avions choisi sans le dire, mais je sais que là n’est pas la vérité.
La vérité est que monsieur Yu a choisi ce silence, je ne fais qu’obéir à la circonstance.
Mes mains parcourent son corps tandis que mon esprit vagabonde. Le torse mince, une fistule frémissante au bras gauche, une jambe amputée au genou que j’ai vu pas à pas se recroqueviller, comme on ronge un ongle à la pulpe. Je connais tous ses gestes, chaque recoin de peau, tressaillement de muscles, pointillisme méthodique d’une toilette quotidienne réalisée au lit.
Je convoite au long du corps l’existence de monsieur Yu, tel le paysage du volcan exprimant nettement par l’érosion, les soubresauts de la terre, les années, les semaines déroulées. Je songe au long voyage, les mois dans la moiteur du bateau, l’Océan Indien de part en part. Je pense à l’enfant assis sur le pont, un trait sur une carte maritime entre Canton et cette île, années 30, bout du monde.
J’ai la sensation que ma photographie prend naissance dans cette chambre sans caractère, dans ce silence. Une manière de conte, de ces histoires racontées aux enfants, la mémoire des hommes, l’eau qui ruisselle de la montagne.
Je crois que monsieur Yu va bientôt mourir.
Mes filles crapahutent vaillamment dans les ravines, nous transpirons goutte à goutte. Nous nous enfonçons dans l’île et le corps de monsieur Yu est immobile. L’eau ruisselle de la montagne, le vent se lève à l’horizon, la tempête nous arrive du large.
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