paysans - Julien Coquentin
paysans
Je n’ai pas d’origine paysanne, du moins pas de cette génération dont je garde le souvenir.
Mon père était médecin de campagne, il partait faire ses visites tôt le matin pour revenir dans la soirée, on l’entendait parfois s’éloigner dans la nuit, dans le fond d’une forêt peut-être, là où se tiennent les corps de ferme les plus isolés.
J’ai grandi dans un village d’Aveyron, une vallée creusée par une rivière aux pieds des monts d’Aubrac, un village-ferme tant les granges étaient nombreuses dans l’enceinte même du bourg. On y entendait claquer les lourdes portes en bois, les rues tachetées de bouses sur lesquelles les étables ouvertes exhalaient leur haleine de fumier devinrent le territoire de mon enfance, en sorte que la figure du paysan ne cessa pas d’habiter cette partie de ma vie, d’en façonner les paysages.
Aujourd’hui, on ne trouve plus d’étables dans le village, les anciennes granges ont été abandonnées ou restaurées pour devenir des maisons d’habitation et les fermes repoussées aux abords de la localité sous la forme d’hangars en tôle.
Deux trois fois l’année, se tenait sur la place du foirail un marché aux bestiaux, l’occasion de voir le village attirer à lui bien des chalands, curieux endimanchés, éleveurs et maquignons enfoncés dans des habits sombres et de longues négociations où l’on voyait tour à tour les mines renfrognées, éclats de voix et rudes poignées de mains , tandis que les enfants s’amusaient à frôler les bêtes meuglantes.
Bien des années plus tard, je suis revenu vivre un temps sur ce territoire, le photographier pour y construire un projet long sur la mémoire et la transmission, et puis dans un à-côté très spécifique j’ai souhaité réaliser en 2015 une série sobrement intitulée Paysans.
L’idée était de recréer un studio dans l’enceinte même du marché aux bestiaux de Laissac, localité du nord-Aveyron où se tient chaque mardi le deuxième marché de bétail français. Dans cette optique, j’ai repris l’installation du grand portraitiste américain Irving Penn, consistant à placer le sujet devant deux panneaux disposés en un coin aigu, substituant les cloisons de bois dont Penn avait l’usage par deux hautes plaques en métal que j’avais pris soin de faire rouiller des semaines durant. Ainsi fait, j’ai demandé à quelques éleveurs et maquignons de poser le temps d’une photographie, utilisant un appareil photo réflex bi-objectifs des années 70, un Yashica Mat 124, dont j’aime la beauté et l’intemporalité des images.
Isoler ainsi le paysan dans la ferveur du marché pour essayer d’en figer une image brute et belle.
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